En mémoire de Jeannot

Jean-Pierre Humblot naît le 16 mai 1940 à Cousances-les-Forges, village de la Meuse à proximité de Saint-Dizier.

Il s'installe ensuite à Nancy, chef-lieu de Meurthe-et-Moselle. Aux côtés de sa mère, il gère le restaurant Le Bénélux, rue Gustave-Simon, de 1969 à 1984, où il devient une figure de la vie locale. « Jeannot » se fait remarquer par ses tenues travesties, son maquillage, ses boas, qu'il continue à porter dans sa vie quotidienne. Il habite longtemps le quartier de la Pépinière avant de déménager près du parc de Sainte-Marie, mais continue de fréquenter son ancien quartier.

Durant l'année 2003, la ville de Nancy est marquée par une série d'attaques homophobes, qui se déroulent en bordure du canal de la Marne au Rhin, lieu de drague gay car isolé. Suivant le même mode opératoire, un groupe de jeunes approche un homme et lui demande une cigarette. Si sa manière de répondre correspond à leurs stéréotypes sur l'homosexualité, la victime est frappée, insultée, fouillée et volée. Entre mars et juillet 2003, trois hommes survivent à des tentatives de noyade, mais les agresseurs ne sont jusque-là pas inquiétés par la police.

Le 1er août 2003, à 23 h 30, alors qu'il se trouvait sur le chemin de halage, Jean-Pierre Humblot est abordé par deux jeunes hommes âgés de 16 ans. Il est passé à tabac avant d'être jeté à l'eau. Malgré ses appels à l'aide — il ne sait pas nager —, ses agresseurs repartent en scooter. Il décède avant que les pompiers, prévenus par un témoin, ne puissent le secourir.

Interpellés rapidement, les deux agresseurs sont condamnés en 2007 par la cour d'assises des mineurs de Meurthe-et-Moselle, à cinq ans de prison, dont trois ferme, pour « violences volontaires ayant entraîné la mort sans intention de la donner, avec préméditation, en réunion et en raison de l'orientation sexuelle de la victime ». Les trois autres victimes, la sœur de Jean-Pierre Humblot et la Ligue des droits de l'homme se portent partie civile. Les auteurs de faits reconnaissent faire partie d'un groupe de jeunes ayant l'habitude d'agresser des homosexuels « pour s'amuser ». La condamnation est confirmée en appel.

Il est inhumé au cimetière du Sud, à Nancy.

Six ans après sa mort, sa sœur rapporte que Jean-Pierre Humblot avait souhaité entamer une transition au cours des années 1970, mais qu'il « avait finalement décidé de vivre librement son identité en raison de l'accueil indigne que lui avaient réservé les équipes médicales qu'il avait consultées ».

J'ai croisé la route de Jean-Pierre Humblot plusieurs fois par jour pendant plusieurs années, c'était dans les allées de la pépinière et dans les rues du faubourg des trois-maisons, à Nancy. J'étais lycéen, il m'intriguait avec ses tenues décalées et son « maquillage » qui ne l'était pas moins. Je le prenais pour un fou. Il me faisait un peu peur. Je ne lui ai jamais parlé, je ne sais même pas si nos regards se sont croisés. J'étais plutôt du genre à changer de direction quand je le voyais arriver en face de moi. Il avait un look très efféminé. Il était souvent affublé d'un petit sac à main, d'un chapeau de femme qui couvrait ses cheveux mi-longs. Il portait aussi une chemise entrouverte sur son torse nu, les boutons de manchette défaits, un short moulant et des chaussures à talons hauts. Je me souviens aussi de sa peau peinturlurée sur le visage et sur les mains de cercles rouges. Dans mon souvenir, c'était il y a plus de trente ans, il mettait aussi parfois un long manteau de fourrure entrouvert et des lunettes comme portent les stars sur la croisette et marchait en se déhanchant avec un éternel sourire au coin des lèvres. Je ne l'ai jamais vu que se déplaçant seul. Quand j'ai appris qu'il avait été assassiné, j'ai éprouvé de la tristesse. Le temps avait passé ainsi que ma bêtise et j'avais compris qu'il n'était pas fou mais libre, incroyablement libre, IN SU POR TA BLE MENT libre pour ses assassins. Je comprends votre volonté qu'on ne l'oublie pas. Adolescent, j'ai tout fais pour l'éviter mais hier j'avais envie d'inscrire son nom sur une pancarte et de la brandir à l'occasion d'une manifestation contre la transphobie à Nantes. Je n'en ai pas eu le courage, peut-être aurais-je eu connaissance plus tôt de votre blog que je l'aurais fait. C'est la première fois que je participais à un tel rassemblement, j'ai été sensibilisé à la cause des transsexuels cette semaine en visionnant le film de Xavier Dolan, Laurence Anyways, et j'ai voulu leur apporter mon soutien par ma présence. L'instant le plus émouvant pour moi aura été le moment annonçant la clôture de cette réunion. Les derniers mots de l'animateur au mégaphone ont été « Surtout, prenez soin de vous, ne repartez pas seuls ». Je me suis tourné vers ma voisine, les yeux écarquillés et je lui ai demandé, incrédule, « Il plaisante là ?! », elle me répond, « Non, pas du tout, il y a parfois des gens qui attendent que nous nous dispersions pour venir nous emmerder. » Je suis tombé des nues, je lui rétorque alors en lui montrant du doigt le défilé continu des passants en ce samedi après-midi ensoleillé, « Mais… mais… mais regarde, c'est samedi après-midi, le centre-ville de Nantes… », elle me regarde en haussant les épaules et ajoute, « Ça ne les arrête pas ». Quelle tristesse ! Mais quelle tristesse ! Pourquoi les Hommes sont-ils effrayés par la liberté ? Je ne connais pas la réponse. J'apprends aujourd'hui même que l'église protestante unie de France vient d'accepter de bénir les couples homosexuels, la peur recule, il y a de l'espoir ! La prochaine fois que je me rendrai à un tel événement, je brandirai une pancarte avec inscrit dessus, Jean-Pierre HUMBLOT 1940-2003, ça sera ma manière de crier, « Vive la liberté ! ».

https://misquette.wordpress.com/2015/05/18/232-jean-pierre-humblot/