Deux Filles



Deux Filles n’était pas, en réalité, un duo féminin français, mais un projet conceptuel créé au début des années 1980 par deux musiciens anglais, Simon Fisher Turner et Colin Lloyd Tucker. Ils inventèrent les identités fictives de Gemini Forque et Claudine Coule, supposées être deux jeunes Françaises réunies par une série de tragédies personnelles lors d’un pèlerinage à Lourdes : maladie, meurtre, deuil familial, puis disparition mystérieuse à Alger en 1984. Cette biographie élaborée — entretenue à travers les pochettes d’albums, les textes promotionnels et même des performances scéniques en costume — n’était pas un simple canular, mais une partie essentielle du projet artistique.

Les deux musiciens venaient des marges expérimentales de la scène post-punk et DIY londonienne. Turner avait été enfant acteur puis idole pop adolescente avant de s’orienter vers des travaux plus avant-gardistes, devenant ensuite connu pour ses bandes originales de films, notamment pour Derek Jarman. Tucker, de son côté, avait travaillé chez De Wolfe, l’une des plus anciennes sociétés de library music, où il développa une grande maîtrise de la manipulation de bandes et de l’expérimentation en studio. Tous deux étaient également liés à une première incarnation de The The, aux côtés notamment de Matt Johnson.





Sous le nom de Deux Filles, ils composèrent une musique mêlant ambient, pop expérimentale, proto-dream pop, collages sur bande, instrumentation lo-fi et sound design cinématographique. Leur premier album, Silence & Wisdom (1982), est souvent décrit comme un « album ambient sous LSD » : une œuvre onirique et extrêmement visuelle, construite à partir de guitares traitées, de voix fantomatiques, de nappes de synthétiseurs, de chœurs d’enfants, de faux français inventé, de sons trouvés et de fragments rythmiques discrets. Plus qu’un disque ambient abstrait, il ressemble à la bande originale fragmentée d’un film imaginaire — à la fois conte merveilleux, rêve gothique et souvenir d’enfance hanté. L’album oscille sans cesse entre innocence et malaise, beauté pastorale et étrangeté inquiétante.

Sa structure renforce cette tension : la face A (« Boy Side ») évoque des paysages ouverts, des ruisseaux, des forêts et des atmosphères sacrées fragiles, tandis que la face B (« Girl Side ») devient plus étrange et plus sombre, avec des textures moyen-orientales, des répétitions presque enfantines, des voix inquiétantes et des méditations sur la mort. La musique maintient constamment un équilibre entre douceur et trouble, comme un rêve qui bascule lentement vers quelque chose de plus inquiétant. Les critiques situent souvent l’album quelque part entre l’ambient de Brian Eno et les esthétiques dream-pop ultérieures, tout en le rapprochant d’artistes comme The Durutti Column, This Heat, Nurse with Wound ou Coil.





Le travestissement fictionnel avait une véritable fonction artistique. En écrivant comme « deux filles », Turner et Tucker s’autorisaient une forme de liberté émotionnelle et esthétique : douceur, fragilité, romantisme et intuition enfantine pouvaient être explorés sans les contraintes de la performance masculine ou des attentes commerciales. Ce point de vue adolescent inventé devenait un outil de création — une manière de suspendre l’ego et d’aborder la musique par la naïveté, la mélancolie et le jeu imaginaire. Leurs apparitions en drag et leur refus de briser le personnage renforçaient l’idée que Gemini et Claudine n’étaient pas un simple dispositif marketing, mais les véritables vecteurs de cette musique.

Après Double Happiness (1983), le projet disparaît pendant plus de trente ans, ce qui contribue encore à son aura culte. Il revient de façon inattendue avec Space & Time en 2016, puis Shadow Farming. Parce que Gemini et Claudine ont toujours été fictives, elles n’ont pas vieilli ; le projet pouvait simplement reprendre exactement là où il s’était arrêté. Cette continuité préserve tout le charme étrange de Deux Filles : deux jeunes filles imaginaires suspendues hors du temps, continuant d’errer dans les mêmes paysages hantés de mémoire, de mélancolie et de rêve sonore.